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Café et gens de lettres

Si aujourd’hui les cafés ont quelque chose de nostalgique, s’ils rayonnent d’une façon très particulière, ils le doivent souvent à ceux qui, autrefois, leur ont fourni, parfois sans le vouloir, la matière d’anecdotes et de légendes qui incitèrent les générations suivantes à partir sur leurs traces, à Venise, par exemple. Là, au Café Florian, on pourra voir avec un peu d’imagination le jeune Alfred de Musset noyer son chagrin en pensant à George Sand : mariée au Baron Dudevant, la romancière à succès s’était séparée de son mari, vivait à Paris et fréquentait les milieux artistiques. Avec son amant Musset, poète romantique incarnant le mal du siècle, elle avait emménagé à Venise à l’hôtel Danieli, et le couple venait souvent prendre place au Florian.

Pourtant, George Sand ne supportait pas longtemps de vivre sans écrire. Le poète amoureux fut déçu, lui reprocha d’être insensible : pendant qu’elle continuait obstinément à écrire, il se consolait en buvant et en fréquentant les prostituées. Il finit par tomber malade. Son médecin, le Docteur Pagello, qui devait le soigner, ne s’occupa bientôt plus seulement de Musset, mais aussi de son amante, de telle sorte que l’état du poète empira quelques temps.

Lorsqu’il finit par retrouver la santé, il rentra furieux à Paris, tandis que George Sand emménageait chez son nouvel amant et écrivait son roman « Jacques » en l’espace de deux mois. Mais bientôt, saisie de remord, elle envoyait à l’ami abandonné des lettres bouleversantes. « Je vis à peu près seule », lui assurait-elle. « Je fume des pipes de quarante toises de longueur et je prends pour 25 000 francs de café par jour ». Peu après leur réconciliation à Paris, elle rompit malgré tout avec Musset et entama un nouveau roman.

Bien des histoires ont survécu aux cafés dans lesquels elles se sont produites. On en trouve la trace dans la correspondance et dans les œuvres de célèbres écrivains. Ces récits célèbrent la consommation de café aussi bien que le café, lieu de rencontre. Quelques-uns de ces textes nous en disent long sur ceux qui les ont écrits. Dans une lettre ouverte datée de 1917 et intitulée « Notre café », on découvre notamment la colère de la poétesse Else Lasker-Schüler lorsqu’on lui refusa l’entrée au « Café Grössenwahn », à Berlin, apparemment parce qu’elle ne consommait pas assez ; voici ce qu’elle écrit : "Imaginez ! Une poétesse qui consomme beaucoup, est-elle vraiment une poétesse ? […] Comme nous étions dans la rue, nous pensions avec nostalgie au fondateur de notre café perdu… Nous, les artistes, nous avons pour ainsi dire donné le jour au « Café des Westens », nous, les artistes, nous lui avons offert sa première robe de fête, nous les artistes, nous l’avons élevé au rang de reine des cafés ! ".

Le café, un élixir de longue vie

De tous les poètes et penseurs, Honoré de Balzac fut peut-être le plus grand buveur de café, bien que Jean-Jacques Rousseau en absorbât paraît-il près de cinquante tasses par jour. Mais Balzac, lui, a mis en mots son attachement pour le Café Florian. « Le Florian est tout à la fois une Bourse, un foyer de théâtre, un cabinet de lecture, un club, un confessionnal, et convient si bien à la multiplicité des affaires du pays que certaines femmes vénitiennes ignorent complètement le genre d’occupation de leur mari, car s’ils ont une lettre à faire, il vont l’écrire à ce café… »

Balzac compare l’effet du café sur l’organisme à une armée qui se rassemble et met tout en branle : « Les traits d’esprit arrivent en tirailleurs ; les figures se dressent, le papier se couvre d’encre, car la veille commence et finit par des torrents d’eau noire, comme la bataille par sa poudre noire. »

Au méridien de la solitude

A Vienne, de nombreux intellectuels fréquentaient le « Café Central ». L’écrivain et critique de théâtre Alfred Polgar a formulé une théorie sur le « Café Central », qui semble pertinente pour d’autres cafés européens, bien que Polgar ait affirmé que le Central n’était « pas un café comme les autres, mais une vision du monde. »

"Le Café Central se trouve sous la latitude viennoise du méridien de la solitude", écrit Polgar dans sa théorie. Il ajoute : "Ses habitués sont en majeure partie des gens dont la misanthropie est aussi vivace que leur désir d’autres personnes qui veulent être seules, mais qui, pour cela, ont besoin de compagnie […] C’est le chez soi douillet de ceux qui ont horreur des chez soi douillets. […] Les clients du Café central s’aiment et se méprisent".

Les intellectuels des cafés de Berlin

En 1910, à 28 ans, l’écrivain Leonhard Frank arriva à Berlin et écrivit une grande partie de son roman « Die Räuberbande » sur le coin d’une table de café. Et c’est au « Café des Westens » qu’il rencontra Egon Erwin Kisch, comme ses mémoires nous l’apprennent : La première fois que j’ai vu mon ami Kisch, c’était avant la Première Guerre mondiale, le jour où il s’est installé au « Café des Westens » avec son roman « Mädchenhirt », qui venait de paraître… De véhéments débats sur la littérature ont aussitôt commencé. Ils duraient toutes les nuits jusqu’à cinq heures du matin. Et comme nous devions nous retrouver au Café avant quatre heures de l’après-midi au plus tard et que, je m’en souviens précisément, il nous arrivait de dormir, je me demande encore aujourd’hui à quel moment nous écrivions nos livres.

En effet, beaucoup d’artistes se voyaient au café et y restaient longtemps, pour passer le moins de temps possible dans leurs petits appartements froids. Ainsi, on dit qu’il y eut à Vienne une époque où les facteurs apportaient leur courrier aux auteurs directement au café au lieu de les laisser à leurs domiciles. Le café nous économise un appartement, déclara Egon Erwin Kisch pour expliquer cette évolution.

De cette relation symbiotique entre le café (lieu), le café (boisson) et la littérature est née la « littérature de café ». De nombreuses œuvres littéraires n’auraient sans doute pas vu le jour sans l’atmosphère du café ; et de vénérables cafés n’auraient pas survécu, ou auraient du moins perdu de leur attrait sans la présence des écrivains. Toutefois, on ne peut dégager de caractéristiques stylistiques ni de particularités structurales communes à toutes les œuvres de la littérature de café, si ce n’est leur genèse, qui est en fait le lieu de leur création : le café. Peter Altenberg est l’un des plus célèbres écrivains de café. Il a décrit ainsi sa relation symbiotique avec le café :

Tu as des soucis, de-ci, de-là --- va au café !
Elle ne peut venir te voir, quelle qu’en soit la raison et même si elle est plausible --- va au café !
Tes bottes sont percées --- au café !
Tu gagnes 400 couronnes et en dépenses 500 --- au café !
Tu es économe, correct, et ne te permets rien --- au café !
Tu n’en trouves aucune qui te convienne --- au café!
Tu es intérieurement au bord du suicide --- au café !
Tu hais et méprises les hommes et pourtant, tu ne peux te passer d’eux --- au café !
On ne te fait plus crédit nulle part --- au café !
Au café
(« Kaffeehaus », Peter Altenberg, 1859-1919, Vienne)

Texte : Cristina Cipolletta

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